La perte de l’imaginaire

La plume de Jules Verne a supporté la voilure de tous les oiseaux de l’imagination. Et l’imaginaire est l’aile porteuse de l’humain. L’un des plus importants «décalages» de l’homme par rapport à sa condition animale réside dans cette faculté d’évasion, de construction d’un monde dépassant le simple vécu.

Cette faculté n’est pas que positive. Elle charrie, parallèlement à l’élan dynamique de l’inventivité, tout le cortège de rationalisation des revers de la vie, tout le discours erroné sur les prétendues causes de ces échecs, toutes les projections des angoisses exaspérées par certaines illusions de l’esprit.

La cure analytique consiste précisément à ramener cette trajectoire du «mauvais» discours de l’imaginaire vers la réalité du vécu, restaurant ainsi l’authenticité du patient.
Mais, dans sa phase bénéfique, la vertu de l’imaginaire est essentielle.
Elle est à ce point cruciale qu’en son absence, l’individu ne peut vivre qu’enfermé dans le réseau des influences normatives.

La société actuelle développe une pression constante, intense, pour attiser le feu de la consommation. L’enseignement est devenu «faiseur de produits humains» armés pour l’emploi. La culture est devenue une marchandise, un monde où le quantitatif prime absolument le qualitatif.

Mais cette évolution malheureuse a une conséquence perverse à l’échelle de l’humain. Celui-ci apprend essentiellement à subir. Il ne fait plus appel aux extraordinaires ressources de sa propre créativité.

Fréquenter une salle obscure, ce n’est pas faire un film. S’entourer de baffles, ce n’est pas s’exprimer en usant d’un instrument, même maladroitement. Regarder un ballet, ce n’est pas apprendre à danser.

Et ce sacrifice de l’imaginaire s’aggrave encore par l’effet de la perte de l’usage même de l’inventivité. À force de ne plus prendre les rames de l’esprit, la barque devient épave à la dérive des influences.

Ainsi, en lisant un ouvrage sans images –quel archaïsme que d’en produire encore!– le lecteur est contraint d’imaginer le décor et les personnages. Il nimbe de son propre rêve l’action. Il rêve les barricades des «Misérables», le Nautilus de Jules Verne, le printemps du «Sacre», le collège d’Harry Potter…

L’image apportée détruit cette culture d’imagination. Car si ce fait ponctuel n’est pas handicapant à condition de n’être pas devenu un mode de vie, dans le cas contraire, la capacité de construire «son théâtre» propre s’éteint.
Il n'est qu'à voir le succès des bandes dessinées ou des livres illustrés! Et les enseignants savent combien la lecture devient alors une performance, un «exploit» que de moins en moins de jeunes sont à même de pratiquer avec aisance, sinon avec goût.

Une comparaison vient à l’esprit. Un animal sauvage capturé tôt, éduqué au sein du monde de la sollicitude humaine, ne peut plus être relâché dans la nature, dans «sa nature». Il aura perdu sa faculté d’autonomie. Il ne pourra plus vivre sans un soutien permanent. Un soutien qui, dans le cas d’une société de consommation, est engendré, voulu, savamment orchestré par les chasseurs, les prédateurs de consommateurs conditionnés, lentement formés à une assuétude à la passivité «acheteuse».

Nous ne sommes pas loin d’une société où la norme consisterait à construire des humanoïdes à double usage. Destinés à servir la production aux plus bas salaires et, tout à la fois, à en consommer les fruits aux plus hauts prix. Une clientèle consommant ce qu’elle produit dans un cycle marchand parfait. Le rêve d’Huxley, d’Orwell et de… l’économie de marché.
Une transcendance des ventes supplantant l’amoindrissement des esprits.

Jacques Rifflet, politologue et analyste des religions comparées

(Gracieusement autorisé par la revue "Espace de Libertés")

Jacques Rifflet