Démographie, alimentation et eau. Le chaos annoncé

Nous sommes au seuil de la saturation démographique. Et cependant, les clignotants rouges des multiples conférences internationales n'endiguent pas le flot déferlant de la natalité. Les raisons de procréer "abusivement" balaient les conseils – le respect des droits de l'homme proscrit les injonctions contraignantes – du "raisonnable".

Et qu'elles sont nombreuses ces raisons!

La pulsion démographique


Les peuples sous-émergents, qui ne survivent que grâce à des aides trop limitées à l'échelle de leurs besoins, proclament que leur malheur provient de la mauvaise distribution de l'alimentaire, concentré entre les mains égoïstement intéressées des nantis, lesquels peuvent ainsi "récolter" de somptueux profits.
Ces peuples ajoutent que, si les pays nantis souhaitent une baisse de la natalité notamment en Afrique, en Asie et plus généralement en terres musulmanes – voilà le motif religieux qui pointe son nez dans le débat, inévitablement –, c'est afin de protéger leurs sols riches d'une invasion massive, irrésistible, de réfugiés économiques, voire même d'une pénétration brutale de démunis appartenant à des cultures "indésirables".


Deuxième raison, la religieuse plus précisément. Un exemple évident: l'Inde de 800 millions d'hindous contient 175 millions de musulmans fort riches en apport de pétrodollars étrangers et stratégiquement très "fertiles".


Voisine de nations islamiques très actives, souvent hostiles (tel le Pakistan qui a perdu le Bengladesh soutenu par l'Inde et revendique le Cachemire), l'hindouisme se sent pénétré et assiégé… et recommande une natalité accrue défensive. Et ce ne sont pas les appels à la procréation du Vatican et des protestants évangéliques qui freineront cette course à l'hégémonie spirituelle.

Troisième raison, la survie de la famille. L'apport des menus salaires de la main d'œuvre enfantine, scandaleusement dérisoires, est essentiel. Et, en l'absence de toute sécurité sociale, une famille nombreuse assure la subsistance des plus âgés.


Ces trois dynamiques de l'indice d'une fécondité devenue irrépressible mènent l'humanité vers l'abîme. Le même précipice que celui dans lequel une espèce de rongeurs affolés par la faim se jettent pour amoindrir la "pression" sur des ressources alimentaires limitées.
Mais l'humanité ne possède pas – heureusement? – cet instinct suicidaire salvateur, ni le mécanisme hormonal de ces échassiers qui ne fécondent plus en-dessous d'un seuil alimentaire.
Jacques Diouf, le directeur général de la FAO, a déclaré très justement en avril 2008: "(Les démunis) ne se laisseront pas mourir sans rien faire. Ils réagiront."


L'alimentaire: une demande massive.


La FAO a recensé une trentaine de pays où la hausse des prix alimentaires est dramatique, et explosive car dix d'entre eux connaissent des troubles graves.
Certes l'offre alimentaire croît (2,6 % en 2008), mais la démographie "précède" ces augmentations. Et, surtout, la demande devient massive de la part de nations en voie d'émergence de besoins accrus. La Chine et l'Inde ont ainsi découvert les vertus des produits lactés et carnés, et la course à l'augmentation du nombre de pis de vache est relancée dans une Europe où tout avait été fait pour abaisser la production excédentaire de viande et de lait! Les stocks de céréales – denrée qui nourrit aussi le bétail – sont à leur plus bas niveau depuis 25 ans, et ne peuvent arriver à se reconstituer.
Ce qui est rare est cher… et le pétrole aussi dont le coût pèse lourdement sur le transport.


En un an, la facture céréalière des nations importatrices a crû de 56 % et des céréales telles que le blé et le riz ont même doublé de prix!

Un facteur aggravant supplémentaire: le "Programme alimentaire mondial" condamne, en vain, l'expansion effrénée des agrocarburants qui réduisent la quantité disponible de cultures à vocation alimentaire ou fourragère. Par an, 100 millions de tonnes sont ainsi détournées vers l'éthanol ou le biodiesel. Et des pays en déficit alimentaire grave (tels le Sénégal et les Philippines) ont choisi la voie nettement plus profitable du carburant. La production de colza et d'huile de palme détruit des forêts en Indonésie, le quart de la culture de maïs disparaît dans les moteurs aux Etats-Unis…


Pour couronner le tout, les pays riches entendaient obtenir de l'OMC le libre-échange mondialisé de l'alimentaire tout en maintenant l'octroi de subventions "confortables" à leurs agriculteurs afin de conserver leur niveau de vie. Ce qui permettait de concurrencer la production à meilleur marché des pays plus pauvres priés de diminuer leurs droits de douanes protecteurs! Au surplus, les mêmes pays riches ne consentaient pas à abaisser leurs propres droits de douanes en matière de biens industriels et manufacturiers afin de ne pas être envahis par la production des nations à bas salaires. En juillet 2008, après 7 ans de négociations, les responsables de l'OMC ont renoncé à conclure un accord! Et tout va continuer: l'O.C.D.E. paie chaque année 350 milliards de $ de subventions à ses agriculteurs et "consent" 1 milliard d'aides à l'agriculture des pays en développement!


L'eau, primordiale.


Reste enfin le principal, peut-on affirmer. Si le pétrole et le gaz, du fait de la démence de leur coût fortement lié au jeu malsain de la spéculation, préoccupent tous les esprits, un liquide dont dépend la vie attend son heure de gloire. Quand l'heure de l'eau viendra, la déferlante du désespoir des démunis submergera toutes les digues de ceux qui ignoreront la mortelle sécheresse, et qui useront de leur avantage pour asseoir leur hégémonie.


Ainsi, la Turquie a établi 19 barrages sur le Tigre et l'Euphrate, de quoi irriguer à profusion, grâce à un réseau gigantesque de canaux d'irrigation, toutes les terres de l'Est. Une entreprise immense – en terre kurde! – qui permet de maîtriser la paysannerie kurde qui dépend des "robinets" détenus par le gouvernement et d'influencer la politique de Damas et de Bagdad situés en aval. C'est ainsi que les présidents el-Assad et Saddam Hussein furent placés devant le choix de continuer à être approvisionnés en eau ou de continuer à soutenir la rébellion des Kurdes turcs. Dans les trois mois qui suivirent l'ultimatum, le terrorisme kurde s'éteignit. S'il renaît actuellement, ses actions, coupées du soutien et des refuges en terres étrangères, sont sans commune mesure avec celles d'antan. Cette hégémonie hydrographique permet également à Ankara d'obtenir une "modération obligée" de la part des Kurdes irakiens à l'égard de la minorité turcomane et de les contraindre aussi à "accepter" les incursions de l'armée turque destinées à nettoyer les nids du PKK situés dans les montagnes du Nord-Est de l'Irak.. Sans compter la pression exercée sur tous ses voisins, Russie comprise, avides d'approvisionnement en électricité. Ce qui, indéniablement, contribue à améliorer le statut des nombreux Turcs installés en Bulgarie, en Macédoine et en Roumanie.


Ainsi, la paix en Palestine dépend essentiellement d'un accord global, Syrie comprise, sur la répartition des ressources en eau.
A cet égard, la guerre de 1967 est édifiante et vaut une analyse.


Suite à une vive controverse sur la répartition de l'eau en Palestine – les voisins musulmans d'Israël protestant contre son excès d'usage de l'eau commune du Jourdain –, la Syrie décida d'en couper les affluents du fleuve, alors seul approvisionnement en eau douce d'Israël. La plainte des Israéliens à l'ONU se heurta à un veto soviétique assorti de la phrase: "Si vous n’y étiez pas, vous n’auriez pas de problème." Déclara le représentant de Moscou.


Nasser, el-Assad et Arafat étaient financés à l’époque par l'U.R.S.S., qui attisa la confrontation en lançant une fausse information: un de leur satellite avait constaté la présence d’une concentration de troupes israéliennes en Galilée s’apprêtant à envahir le Golan syrien où se situent deux sources du fleuve alimentant le lac de Tibériade.


La Syrie appela au secours l’Egypte, qui bloqua le golfe d’Akaba et le canal de Suez aux Israéliens, des passages vitaux pour Israël vers la Méditerranée et le Pacifique. Le Caire interdit aussi le passage aux Portugais et aux Hollandais, coupables de réprimer les révoltes anticolonialistes en Angola, au Mozambique et en Indonésie. Une mesure clairement contraire, au droit international. En effet, si le Panama, la Turquie et l'Egypte gèrent des passages certes géographiquement nationaux, ces voies d'eau sont placées sous statut international. Rêvons un moment à ce qui se passerait si la Turquie s'opposait à l'usage par la Russie du détroit du Bosphore…


Une action surprise de l’aviation israélienne donna la victoire à Israël. Quand on sait qu’actuellement 60 % de l’eau provient de la Cisjordanie, véritable château d’eau de nappes phréatiques, on saisit que la paix en Palestine exigera avant tout autre compromis un partage sous contrôle bilatéral strict des ressources hydrauliques de toute la zone. Afin d'établir enfin une répartition équitable et stable de ce liquide vital.

Nous nous sommes limités à analyser en profondeur deux cas exemplaires de l'importance de l'eau. Mais ces situations sont partout présentes à des échelles variables. La désalinisation, vu son prix, ne peut constituer un modèle général d'avenir. Des terres cultivables "marginales" pourraient être encore mises à profit, mais leur coût d'exploitation est exorbitant car elles nécessiteraient des barrages de retenue, des irrigations complexes, des engrais spécifiques, des machines performante et une formation poussée des agriculteurs. Le modernisme israélien est à cet égard significatif avec ses compte-gouttes anti-évaporation réglés par ordinateur, avec ses plantations génétiquement adaptées à la salinisation des sols. Et n'oublions pas que de grandes multinationales détiennent des brevets sur des semences, des pesticides et des engrais performants hors de portée des populations pauvres.


La démographie galopante, l’alimentaire objet de profits protégés, l’eau levier d’hégémonie?
Ce XXIe siècle a l’odeur morbide d’une lente apocalypse de l’espèce humaine, accélérée par les errements immoraux du financier. Rien d’étonnant que le religieux se réveille sous ses formes les plus excessives.


La peur réveille toujours le Divin


Jacques Rifflet